Dans le vide, hors du temps

Jean-François Caissy nous avait déjà donné en 2005 un très intéressant documentaire sur la chasse comme activité sociale et ressourcement: La saison des amours. Ce cinéaste né à St-Omer, un petit village gaspésien, réussit à traduire les réalités d'un Québec rural, un milieu qui lui est familier. Il le traque avec une sensibilité mêlée de recul, refusant d'interférer dans le réel, oeil témoin et attentif, en ouvrant sur les grandes métaphores.

La belle visite
, qui fut présenté notamment au Festival de Berlin, plonge sa caméra dans un motel de bord de mer transformé en résidence pour persones âgées. Et il le fait avec de longs plans-séquences, attentif au rythme de toutes les scènes. Celles-ci sont d'une simplicité infinie: des soins médicaux apportés à un homme, une séance de bingo, une dame qui parle à sa fille au téléphone, beaucoup de silences, des prières, des regards dans le vide et sur le paysage.

Portrait multiforme de la vieillesse "du lit au fauteuil et du fauteuil au lit", comme le chantait Brel, le documentaire éclaire un monde hors du temps dans un espace planté dans le vide, miroir de toutes les réflexions possibles sur la fin de la vie, avec des mots rares, l'abandon par les enfants souvent, le corps qui ne suit plus, la mort toute proche.

Un très beau film, troublant, essentiel, qui rappelle un peu (en moins sinistre) certaines scènes d'Import/export, du cinéaste autrichien Ulrich Seidl, pour le parti pris d'exigence à l'heure d'aborder les crépuscules humains.

par Odile Tremblay
Le Devoir - Le samedi 1er mai 2010

 


London Film Festival 2010: Five final festival films to wrap up with...

...Two excellent documentaries at the LFF this year were, for my money, two of the fest's best. The first, Journey’s End (La Belle visite) from French-Canadian director Jean-François Caissy, looks at the day-to-day lives of the residents of a Quebec retirement home for the elderly – the L'Auberge des Caps – over five seasons. Situated between a frosty ocean view and a busy Highway, the home, refurbished from an abandoned motel, is a building once made for passing visitors, but now houses folks in the later stages of their lives.

Caissy unobtrusively documents random events with warm assurance: dear old gals getting their hair done, the comings and goings of deliverymen, birthday celebrations, personal prayer time and even the home’s resident dog, who frequently scarpers the vast, long corridors. All the community is shown with great thoughtfulness, and interest in their lives is duly maintained through Caissy’s sure-handed control of his material. The inherent tranquillity of it all is thrown into sharp relief by the inevitable idea of finality aroused by the title. It was a joy to spend time with these people.


by Craig Bloomfield
The Film experience - London - Thursday, October 28, 2010

 


Why rush to the end?

Young Canadian director Jean-FranÇois Caissy’s 2010 documentary La Belle Visite changed my perspective on the elderly by using his camera to slow me down to the pace of old age.

Set on the shore of a tranquil Quebec countryside, La Belle Visite follows the everyday lives of a group of seniors living in a retirement home where no one is ever in a rush except for the cars on the nearby highway. The beautifully muted colours of the Quebec sky complement the contented demeanor of those living in this peacefully secluded home.

Caissy’s camera carefully and deliberately moves at the same painfully slow speed that the elderly characters’ bodies allow them to. The mirroring of the filming style with the characters’ movements forces the audience to appreciate how much effort is required of the elderly in order to perform one simple task like walking down a hallway, or getting up out of an armchair.

It also reflects the struggle between the body’s fading capabilities and the soul’s perseverance that occurs in old age. Caissy’s directing style is much more observant than intrusive. The film has no interviews and doesn’t indulge the audience’s craving to get to know the characters.

This leaves the viewer feeling slightly unfulfilled, however, as though this film was not meant to be didactic in any way. It conveys a reflection of the waiting, tedium, monotony and irony that can transform old age from a dreaded hindrance to a dignified, contemplative period that requires no rush and abandons the curse of time that haunts us in our youth. Perhaps many of the elderly are so slow because the only thing left for them to rush to is the end.

La Belle Visite beautifully illustrates the unique patience, subdued humour and poignancy that are possible only in the last stages of our lives.


by Catherine Van Reenen
The Uniter - Winnipeg - September 16th 2010

 




De passage

Juste avant que le titre du film n’apparaisse à l’écran, la caméra suit une vieille femme dans un couloir. À distance respectable, elle colle au rythme de la personne, s’arrête quand celle-ci marque un temps de repos, alors que le son enregistre son souffle court. La belle visite de Jean-François Caissy est à l’image de cette scène sans cérémonie : une succession de moments de grâce dérobés au réel où le cinéma oublieux de lui-même, disponible et confiant, entre délicatement en résonance avec ce qui tremble au cœur de la vie.

En s’invitant à l’Auberge des Caps, vieux motel gaspésien reconverti en résidence pour personnes âgées, le cinéma pourrait bien être cette « belle visite » qui, selon l’expression populaire, salue l’arrivée d’un être cher. Douce présence métaphorique d’un art de l’observation qui s’installe donc à demeure et nous fait littéralement faire le tour du propriétaire, comme dans la dernière séquence où le film se referme à pas feutrés sur un univers qui nous aura été révélé par touches avec une infinie sollicitude. Chez Jean-François Caissy, pas de vision noire d’un quelconque mouroir mettant en scène les oubliés d’une société par trop indifférente, mais plutôt le simple enregistrement de la vie, vieillissante ou non, accomplissant son cycle comme les saisons. Dans ce lieu suspendu entre ciel et mer, on attend la mort et pourtant, jamais le monde n’a semblé aussi vaste. Peut-être parce que La belle visite prend soin de l’invisible.

Mais enregistrer le réel ne signifie pas pour autant s’y soumettre avec paresse. En filmant au plus près la routine de ce petit microcosme où pensionnaires et personnel soignant, ou autre, se côtoient au quotidien, La belle visite assume ses choix de mise en scène. Contrairement à bien des documentaires construits et dramatisés à l’aide de personnages pittoresques, le cinéma prend ici en charge une série de silhouettes et de visages surpris – isolés ou en groupe – dans leur singularité révélée. De cette absence de trame narrative, de ces blocs de mouvements aux vibrations infimes naît une émotion diffuse qui suscite une forme de méditation profonde sur le mystère de l’existence. Chez le cinéaste, ni temps forts ni temps faibles, à peine quelques plages d’un lyrisme feutré au sein d’une nature captée dans tous ses états. Et un montage parfois plus alerte qui redonne occasionnellement de l’élan à la banalité du quotidien (voir la partie de bingo). Activités diverses, séances de soins, prise des repas (avec ouverture des portes côté cour et côté jardin), moments de solitude ou d’échange, rumeurs du monde extérieur qui nous parviennent par la radio, la télévision ou le téléphone : la caméra filme l’ordinaire des jours tout en célébrant l’ordre naturel des choses autant que l’ordre immuable du temps. Face au fleuve aux couleurs changeantes, La belle visite filme un horizon qui embrasse l’univers et le quotidien, sans transcendance aucune. « Entre célébration et naufrage », pour reprendre les termes du réalisateur, cette exploration sans ostentation de la vieillesse, cette exploration presque en aplats dirait-on en peinture, ouvre sur un simple être là, une pure présence qui renvoie à cette condition de passant terrestre dans laquelle le spectateur peut se reconnaître et se projeter. Nul doute que ces images nous regardent et courent après une transparence absolue. Là est la force tranquille du regard de Jean-François Caissy, son humanité vive et vibrante.

par Gérard Grugeau

Revue 24 images # 146

 



Lieu de passage

D'une tranquillité lancinante, LA BELLE VISITE est un film contemplatif, assorti d'une facture formelle radicale, qui déroule un récit constitué d'infirmes détails du quotidien. [...] Jean-François Caissy y propose une authentique démarche d'auteur, dont la sobriété repousse le documentaire aux confins du film d'art.

[...] La forme épouse parfaitement le fond lorsque la caméra de Caissy, généreuse, s'attache à suivre les gens à leur rythme ou s'immobilise en plans fixes pour mieux les observer. Dans le générique d'ouverture, emblématique, on suit cette caméra qui emboîte le pas à une vieille dame vue de dos, en travelling avant. Celle-ci s'arrêtant quelques instants pour se reposer, la caméra s'immobilise avec elle... puis repart au même rythme, laissant littéralement la vie la guider.

[...] Avec son absence de jugement et son esthétique soignée, le film de Jean-François Caissy pose sur son sujet un regard nouveau, empreint d'émotion et de réflexion.

par Zoé Protat

Revue Ciné-Bulles Volume 28 numéro 2

 
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